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La grande récession, la reprise invisible et la crise silencieuse
vendredi, 13 décembre 2013
/ Eloi Laurent / Éloi Laurent est économiste senior à l’OFCE/Sciences Po et enseignant à l’université Stanford (Etats-Unis). |
Le PIB aveugle les dirigeants politiques de la planète et les éloigne des réalités vécues par les citoyens. Il est urgent de changer d’indicateurs, estime l’économiste Eloi Laurent.
S’il y a bien un moment de l’histoire récente où l’insuffisance de nos indicateurs de réussite économique et de progrès social éclate au grand jour, c’est la « reprise invisible » que vivent les citoyens en Europe et aux Etats-Unis.
Le fossé entre les décideurs politiques et leurs électeurs sur l’état réel de l’économie est tellement béant qu’il semble désormais y avoir deux univers parallèles : l’un, où la « grande » récession de 2009 a cédé le pas à une reprise économique solide et partagée dont chacun devrait se réjouir ; l’autre, où la reprise en question est si partielle, fragile et inégalitaire qu’elle mérite le qualificatif non seulement de « petite » mais d’invisible.
En Europe (et en particulier dans la zone euro), la production a été plus longue à se redresser pour replonger dans le rouge en 2011 sous l’effet de l’erreur stratégique des politiques d’austérité budgétaire. Le PIB vient à peine de reprendre sa croissance. Mais cela n’empêche nullement les dirigeants européens et nationaux de prétendre que le pire est à présent derrière nous, au moment même où le chômage et la précarité sociale atteignent un pic historique et continuent leur inexorable progression dans la plupart des pays du continent.
Les nouveaux indicateurs de bien-être et de soutenabilité, qui visent à aller « au delà du PIB » (c’est-à-dire au delà des indicateurs, des modèles et des analyses économiques standards), sont parfois perçus ou caricaturés comme d’amusants gadgets. Ils sont bien plus que cela. La mesure précise et pertinente du bien-être et de la soutenabilité (c’est-à-dire du bien-être dynamique) est une dimension essentielle du débat public en démocratie. Ce qui n’est pas compté non seulement ne compte pas, mais devient invisible pour tout un chacun. Mais que nous ne percevions pas ou ne comprenions pas les évolutions sociales en cours ne signifie pas qu’elles ne se produisent pas ou qu’elles n’auront pas de conséquences lourdes.
Il est donc urgent d’introduire dans le débat public, par exemple au moment de l’examen du budget, des indicateurs de répartition du revenu et d’inégalités (notamment territoriales) en complément des indicateurs macroéconomiques dont dispose la représentation nationale en France et aux Etats-Unis, afin que les politiques et les citoyens retrouvent un langage commun. Mais il ne s’agirait que de la première étape. L’étape suivante consiste à prendre la pleine mesure de l’horizon de long terme de la démocratie, qui est la répartition équitable du capital entre les générations et au sein de chacune d’entre elles, le capital du siècle qui s’ouvre étant social, naturel, humain autant que physique.
La crise économique, qui dure encore n’en doutons pas, ne pourra prendre fin que lorsqu’on prendra la juste mesure. L’alternative pour les responsables politiques consiste à poursuivre leur dialogue de sourd avec leurs électeurs au sujet des réalités économiques, sociales et écologiques, jusqu’au point où ces derniers cesseront de les écouter.